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Mardi 11 mars 2008

Suite à la lecture récente de plusieurs livres sur la Shoah, notamment les insoutenables « Bienveillantes », j’en suis venue à réfléchir sur la problématique qui m’intrigue (et m’inquiète) le plus, celle du hasard ou plutôt de l’absence de lien entre culpabilité et châtiment dans la déportation et l’extermination des juifs.

La troisième génération d’écrivains juifs cherche d’ailleurs encore à comprendre, à travers le récit des épreuves des deux générations précédentes, pourquoi, pourquoi la foudre s’est soudain abattue sur un peuple qui n’avait rien demandé à personne.
 
Ce hasard de l’extermination (à travers lequel cependant rien n’est laissé au hasard sauf la donnée humaine) est ce qui me semble la caractéristique la plus perverse de cette sombre époque. Comment survivre-t-on, en effet dans un camp où la mort est aléatoire, où aucune attitude (même abjecte) ne garantie la survie, où chaque jour écoule son quota de morts piochés dans la masse d’un peuple ? N’est-on pas obligé de vivre dans la peur permanente de la mort et, par là, d’être déjà plus mort que vif ?
 
La meilleure réponse que j’ai trouvée repose dans Une vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork, le journal d’Etty Hillesum. Etty Hillesum a 25 ans quand commence la Seconde Guerre Mondiale, elle est intelligente, relativement lunatique enchaînant grands moments d’illuminations à la lecture de Rilke ou de Dostoïevski et ceux d’intense désespoir, mène une vie relativement décousue, croyante mais pas pratiquante, elle est juive. De 1941 à 1943, elle écrit un journal puis, suite à son départ au camp de Westerbork (Hollande), de nombreuses lettres à ses amis.
 
Lorsque les déportations massives commencèrent en Hollande en juillet 1942, le Conseil juif recruta pour la forme un grand nombre de nouveaux employés, fournissant ainsi une protection (toute temporaire) aux heureux élus. Etty ayant des amis au Conseil, y fut recrutée, mais, détestant sa position de privilégiée, Etty demanda aussitôt son transfert lorsque le Conseil décida de détacher une partie de son personnel au camp de Westerbork pour y assurer un service d’ « aide sociale aux populations en transit ». C’est donc en tant que fonctionnaire et non de déportée qu’elle arrive au camp de Westerbork, sorte de camp de transit regroupant les juifs de Hollande avant de les envoyer « travailler » en Pologne ou en Allemagne, mais c’est en tant qu’anonyme numéro parmi la masse des juifs qu’elle sera elle aussi déportée et mourra à Auschwitz.
 
Etty voit donc défiler pendant un an les trains de marchandises emmenant chaque semaine un millier de ses compatriotes, piochés presque au hasard à Westerbork, vers les camps d’extermination avant de faire partie elle-même d’un de ces convois. Elle a tout le loisir de réfléchir à l’absurdité et à l’atrocité de la situation, d’autant que ses propres parents transiteront par le camp et que, n’ayant pas à subir l’incertitude de la « liste du convoi » elle-même (elle est fonctionnaire du camp), elle la subira de plein fouet pour sa famille.
 
Dans le camp où la plupart de ses compatriotes passent leur temps à mourir par anticipation en attendant l’appel final, elle décide de vivre pleinement, elle choisi non pas de diminuer sa vie en attendant la mort, mais bien d’augmenter sa vie intérieure, attitude permise il me semble parce qu’elle a, au cours des trois années où elle rédige son journal puis ses lettres, découvert de manière intime, la présence de Dieu.
 
Attendant son départ pour Westerbork, et assistant à la déportation de nombreux amis, voici ce qu’elle écrit :
« Je vis chaque jour avec la conscience des terribles possibilités qui peuvent se réaliser à tout moment pour ma petite personne, et sont déjà devenus la réalité d’un grand, d’un trop grand nombre de gens. […] La valeur humaine présente ou non en moi ressortira de mon comportement dans cette situation entièrement nouvelle. Même si je n’y survis pas, ma façon de mourir apportera une réponse au « qui suis-je ?». Il n’est plus temps de se maintenir coûte que coûte en dehors d’une situation donnée, il s’agit plutôt de savoir comment on réagit à une toute nouvelle situation, comment on continue à vivre. Ce qu’il est juste que je fasse, je le ferais. »
 
Une fois dans le camp, ayant vu défiler les convois de la mort, ayant crus chaque jour qu’elle avait vu le pire et se trompant chaque jour, elle réitère :
«  Si nous ne sauvons des camps que notre peau et rien d’autre, ce sera trop peu. Ce qui importe, en effet, ce n’est pas de rester en vie coûte que coûte, mais comment l’on reste en vie. Il me semble parfois que toute situation nouvelle, qu’elle soit meilleure ou pire, comporte en soi la possibilité d’enrichir l’homme de nouvelles intuitions. Et si nous abandonnons à la décision du sort les dures réalités auxquelles nous sommes irrévocablement confrontés, si nous ne leur offrons pas dans nos têtes et dans nos cœurs un abri pour les y laisser décanter et se muer en facteur de mûrissement, en substances d’où nous puissions extraire une signification, - cela signifie que notre génération n’est pas armée pour la vie.
Je sais, ce n’est pas si simple, et pour nous, juifs, moins encore que pour d’autres, mais si, au dénuement général du monde d’après-guerre, nous n’avons à offrir que nos corps sauvés au sacrifice de tout le reste et non ce nouveau sens jailli des plus profonds abîme de notre détresse et de notre désespoir, ce sera trop peu. De l’enceinte même des camps, de nouvelles pensées devront rayonner vers l’extérieur, de nouvelles intuitions devront répandre la clarté autour d’elles et, par delà nos clôtures de barbelés, rejoindre d’autres intuitions nouvelles que l’on aura conquises hors des camps au prix d’autant de sang et dans des conditions devenues peu à peu aussi pénibles. Et, sur la base commune d’une recherche sincères de réponses propres à éclaircir le mystère de ces événements, nos vies précipitées hors de leurs cours pourraient peut-être refaire un prudent pas en avant ?
C’est pourquoi cela m’a paru un si grave danger d’entendre répéter constamment autour de moi : « Nous ne voulons pas penser, nous ne voulons pas sentir, le mieux est de nous cuirasser contre toutes détresse. »»
 
Voilà ce qu’avait choisi d’opposer Etty au hasard. Une vie non pas absente de sentiments, ni de pitié, ni de peur, mais un choix du sens à donner à sa mort éventuelle. Pour décrire ce que certains appelleraient une sublimation de l’épreuve (mais je ne crois pas qu’il s’agisse vraiment de cela), on pourrait citer Paula Becker-Moderson (1876-1907), artiste peintre allemande dont les lettres et carnets intimes ont été publiés en 1917 par Sophie Gallwitz :
« Elle avait dans le sang cette grande absence d’exigences face à la vie, qui n’existe qu’en apparence et n’est en réalité rien d’autre que l’expression authentiquement mûrie d’exigence supérieures : le mépris de toute valeur extérieure, qui naît de la sensation inconsciente de sa propre plénitude et d’une félicité intérieure mystérieuse, impossible à élucider totalement. »
 
Face à une situation similaire, je ne sais pas comment j’agirais moi-même, mais je sais désormais comment j’aimerais agir.
Par Cassandre
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Mardi 30 janvier 2007

Week-end culturel à Shanghai. A l’occasion de l’année de l’Italie en Chine, les cinémas de Shanghai proposaient une rétrospective du cinéma italien ce qui nous a permis d’aller voir Le Guépard (1963) de Visconti (dont on notera que la traduction anglaise est « the Leopard »…) et La Dolce Vita(1960) de Fellini.

 

Dans Le Guépard, Visconti conte l’exil du prince Salina (Burk Lancaster) à Donnafugata après que son neveu Tancrède (Alain Delon) se soit engagé dans les troupes de Garibaldi. Le maire du village don Calogero a une fille, Angelica (Claudia Cardinale, sublime) que Tancrède décide d'épouser. A Palerme, au cours d'un bal, Salina fait sensation en dansant avec Angelica, mais il sent que la fin de son monde est proche.

Visconti nous donne à voir à travers le personnage emblématique du Prince Salina  la décadence de l’aristocratie italienne et plus particulièrement sicilienne. D’ailleurs Visconti lui-même dira de son film : « Ce que j’ai voulu conter c’est l’histoire d’un homme et la déchéance d’une société à travers la conscience qu’il en avait, ceci dans une ambiance historique bien déterminée ».

Mélange de Chateaubriand et de Stendhal, le film est une réflexion sur la disparition et l’adaptation. Le Prince incarne la disparition d’une époque où l’aristocratie des guépards régnait avec panache et insouciance sur la Sicile, tandis que le jeune Tancrède incarne l’adaptation de celle-ci et le renouvellement de l’élite en s’intégrant dans le nouveau système politique et social et en épousant Angelica (dont le titre de noblesse sont pour le moins récents…). Le Prince est cet homme qui sait que son ère est révolue, comprend les enjeux de l’adaptation, mais qui, de par son caractère ne peut s’y résoudre. A l’image de la Sicile, « sa vanité est plus forte que sa misère ». Tancrède, lui, fougueux et opportuniste gravit les échelons de pouvoir de la nouvelle société et par son adaptation, est le gage du renouvellement de l’élite. Angelica, fraîchement débarquée dans l’aristocratie par son mariage avec Tancrède fait en quelque sorte le lien entre les deux hommes. Elle admire la grandeur et le luxe de l’aristocratie mais en y apportant un sang neuf, elle participe à son renouvellement et à son adaptation. La scène du bal est à ce titre évocateur. Le prince ne voit dans ce bal que la décadence, la mort et la fin, tandis qu’Angelica s’émerveille encore du faste d’un tel événement. La valse dansée magnifiquement par ces deux personnages constitue le passage de relais entre l’ancien et le nouveau, dernier round pour le Prince et début dans la société pour Angelica.

Chacun des plans du film vit littéralement par la minutie des décors, la profondeur des personnages et atteint le sublime, tente de le figer, comme si Visconti avait peur d’être le dernier à pouvoir saisir ce temps, comme si chaque plan condensait un instant qui meurt.

  

De Fellini et de La Dolce Vita, je ne dirais rien. Ce film laisse le spectateur au bord de la route, on s’avoue parfois perdu. On se dit qu’on aurait pu faire autre chose de notre soirée, puis on se rebiffe : « nan, quand même cela doit vouloir dire quelque chose », on cherche, et le réalisateur à réussi son coup ! A ce titre, ma maigre contribution au dossier est une réflexion de Fellini lui-même sur les vertus du cinéma et sa crainte de sa disparition.

 

"Je pense que le cinéma a perdu de son autorité, mystère, prestige, magie. Cet écran gigantesque qui domine une salle amoureusement rassemblée devant lui, remplie de tout petits hommes qui regardent, d'immenses faces, d'immenses lèvres, d'immenses yeux, vivant et respirant dans une autre,une inatteignable dimension, fantastique et a la fois réelle, comme celle du rêve, cet écran grand et magique ne fascine plus : nous avons appris désormais à le dominer, nous sommes plus grands que lui. Voyez ce que nous en avons fait : un tout petit écran, petit comme un coussin, entre la bibliothèque et un pot de fleurs. Parfois, on le met même dans la cuisine, près du réfrigérateur. Il est devenu un appareil électroménager et nous, dans notre fauteuil, notre télécommande a la main, nous exerçons sur ces petites images un pouvoir total en nous acharnant contre ce qui nous est étranger ou nous ennuie. Dans une salle de cinéma, même si le film ne nous plaisait guère, la timidité que nous inspirait le grand écran nous obligeait a rester a notre place jusqu'à la fin, ne fut-ce que par une cohérence d'espèce économique : nous avions paye notre billet. Mais a present, par une sorte de revanche rancunière, pour peu que ce que nous voyons commence a exiger une attention que nous n'avons nulle envie d'accorder, un coup de pouce et nous réduisons au silence n'importe qui, nous effaçons les images qui ne nous intéressent pas, nous sommes les maîtres : Quelle barbe ce Bergman ! Qui a dit que Bunuel est un grand metteur en scène ? Sortez de cette maison, je veux voir le foot ou les variétés. Ainsi est ne un spectateur tyran, despote absolu qui fait ce qu'il veut et se persuade de plus en plus que le cinéaste c'est lui ou du moins le montreur des images qu'il est en train de regarder."

 

Avant-gardiste Fellini… de ce texte sublime Finkielkraut tirera la notion de « liberté fatale »…

Par Cassandre - Publié dans : Cinéma
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